Quand la France manquera de gaz

Publié le par Groupe des élus UDB

Guyonvarch -Christian- Com.R-gion[1]Communiqué de presse

                                                                      Brest, le 22 avril 2011

 

 

 

 

Quand la France manquera de gaz

 

 

 


A l’occasion de la 4ème réunion plénière de la Conférence bretonne de l’énergie (hélas réduite aux quatre départements de la région administrative alors que les réseaux énergétiques existants sont organisés à l’échelle des 5 départements), qui s’est tenue à Rennes le 19 avril sous la coprésidence du préfet de Région et du président du Conseil régional, j’ai interrogé le représentant du gouvernement, en l’occurrence le chef du bureau de la production électrique à la Direction générale de l’énergie et du climat (DGEC), sur les garanties que l’Etat pouvait apporter quant à l’approvisionnement dans le temps des usagers du gaz, y compris les ménages, dans un contexte de multiplication des projets de centrales électriques à gaz en France. La réponse de Monsieur Charles-Antoine Louët ne m’aura ni surpris ni rassuré : « Dans un marché concurrentiel l’approvisionnement en gaz sera soumis à des contraintes dont le coût sera répercuté sur l’exploitant et au final sur le consommateur ». Voyons donc ce que nous dit le marché.

 

En 2009 le Plan Indicatif Pluriannuel (PIP) dans le domaine du gaz pour la période 2009-2020, préparé par le gouvernement et voté par le Parlement, dressait un tableau déjà très clair de l’évolution du marché mondial du gaz et de ses conséquences pour la France et l’Union européenne :

 

« L’intégration progressive et la libéralisation des marchés gaziers européens nous conduisent par ailleurs à repenser notre démarche prospective nationale : les équilibres gaziers nationaux seront de plus en plus, à l’avenir, conditionnés par les équilibres gaziers européens. Or, l’Union européenne sera elle-même confrontée, au cours des 10 prochaines années, à deux défis majeurs sur les marchés mondiaux du gaz naturel :

- la décroissance rapide (de l’ordre de - 40%) de sa production intérieure ;

- la demande croissante et concurrente des autres continents (selon l’Agence internationale de l’énergie, la consommation de gaz naturel devrait augmenter d’au moins 600 millions de tonnes équivalent pétrole d’ici 2020, c’est-à-dire d’un montant bien supérieur à la consommation actuelle de l’Union qui était estimée à 455 millions de tonnes équivalent pétrole en 2007) sur un marché qui se mondialise de plus en plus (des taux de croissance de l’ordre de 6% par an sont attendus pour le marché du gaz naturel liquéfié) » (1).

 

La réalité des chiffres est là, implacable. La France importe 97% du gaz naturel qu’elle consomme. Et à l’échelle de l’Union européenne cette dépendance, qui n’était encore que de 40% en 2000 (grâce aux ressources britanniques et néerlandaises) et atteignait déjà 60% en 2010, sera de 80% en 2020. Le tout dans un contexte mondial où l’augmentation de la demande d’ici dix ans sera donc nettement supérieure à la consommation de tous les Européens réunis ! Les Européens, les Français, les Bretons vont-ils se condamner eux-mêmes à vivre perpétuellement avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête ? Face à la concurrence chinoise ou indienne allons-nous devoir mener des guerres, en Libye ou ailleurs, pour l’accès au gaz ? Ou alors, l’annulation des permis d’exploration du gaz de schiste en France, par ce même gouvernement qui les avait donnés en catimini, n’est-elle qu’une manœuvre de retardement pour ne pas s’aliéner une partie de l’électorat, rural notamment, un an avant la présidentielle et les législatives?

 

Comment on est passé de 10 à 40 projets de CCG en France

 

Dans la Programmation Pluriannuelle d’Investissements (PPI) 2009-2020 pour le secteur de l’électricité les parlementaires avaient décidé d’entériner la construction de 10 centrales électriques à gaz à cycle combiné (CCG), dont celle de Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique), d’une puissance de 435 MW et entrée en service en décembre 2010. Ces 10 CCG étaient alors destinées à remplacer des centrales électriques au charbon dont le déclassement a été programmé.

 

Cette décision politique avait sa pertinence dès lors qu’elle pouvait s’inscrire dans la logique d’une sortie progressive et programmée de la France de sa double dépendance au nucléaire et aux autres combustibles fossiles (hydrocarbures), grâce à l’amélioration de l’efficacité énergétique et au développement industriel des énergies renouvelables thermiques ou électriques (2) , et dans l’application des engagements internationaux de la France à réduire ses émissions de gaz à effet de serre (protocole de Kyoto, paquet européen énergie-climat). En effet, à puissance égale une CCG émet environ 60% de gaz à effet de serre de moins qu’une centrale au charbon. Ce programme de 10 CCG était donc acceptable, à condition qu’il s’accompagnât d’une politique publique volontariste et constante en faveur de l’efficacité énergétique et des économies (habitat durable, transports en commun…) et d’un développement soutenu des énergies renouvelables.

 

Depuis 2009 le cadre législatif fixé par le Parlement a explosé sous la pression des grandes sociétés privées qui se battent désormais sur les marchés du gaz et de l’électricité et qui de ce fait, pour satisfaire aux exigences de leurs actionnaires, poussent fortement à la consommation d’énergie plutôt qu’aux économies afin de justifier une augmentation du parc des équipements classiques de production. C’est dans ce contexte de guerre commerciale et de course aux profits qu’intervient le projet de CCG dans l’aire urbaine de Brest. Celui-ci, loin de répondre à une problématique bretonne de traitement des pointes de consommation hivernales à l’ouest de la péninsule (ce que la majorité régionale consent à admettre du bout des lèvres depuis la séance plénière du CESER du 5 janvier 2011), s’inscrit au contraire dans une profusion de projets similaires aux six coins de l’hexagone, y compris dans des régions qui produisent d’ores et déjà plus d’électricité qu’elles n’en consomment : cf le projet de Monchy-au-bois dans le Nord-Pas de Calais, région qui a produit 47,5 Terawattheures d’électricité en 2010 pour une consommation de 35,7 Terawattheures (3). Alors que la puissance moyenne d’une CCG est de 400 à 450 MW, l’entreprise RTE (Réseau de Transport d’Electricité) a fait savoir que les demandes de raccordement qui lui étaient parvenues pour des CCG représentaient une puissance de 16 000 MW, soit l’équivalent de 35 à 40 équipements.

 

Toute la communication qui a accompagné l’inscription d’un projet de CCG dans le « pacte électrique breton » (« cette centrale est faite pour répondre à un besoin de pointe qui menace la Bretagne d’un black-out ») est battue en brèche par les faits, mais qui s’en soucie ? Certes, les élus de l’agglomération de Saint-Brieuc, instruits par l’expertise indépendante du cabinet parisien Horizons (4), l’ont bien dit, mais qui les écoute ?

Puisqu’on vous dit que la question est tranchée, circulez, y’a rien à voir !

 

Pourtant la multiplication des projets de CCG en France, bien au-delà des 13 équipements construits ou ayant reçu une autorisation administrative depuis 2006, met en émoi jusqu’à GRT Gaz, établissement chargé de la gestion du réseau de distribution, détenteur d’une mission de service public et néanmoins société anonyme filiale de GDF-Suez, pourtant opérateur privé sur les marchés du gaz et de l’électricité. En raison de l’entrée en service effective ou prévisionnelle de plusieurs dizaines de CCG, GRTGaz a prévu des périodes de plus en plus longues de délestage en période hivernale sur le réseau de distribution du gaz : 4 jours dès l’hiver 2011-2012, 21 jours en 2013, 52 jours en 2015 (5). Qui s’en soucie ? Qui en informera la population ?

 

Evidemment GRT Gaz ne dira pas, car ce n’est pas son propos, le prix final pour le consommateur d’une électricité qui sortira d’équipements où la moitié du gaz brûlé est tout bonnement gaspillé (le rendement d’une CCG tourne autour de 50%), sans compter les pertes en ligne sur des réseaux doublés (gaz et électricité). Mais avec des prix du gaz et de l’électricité qui flambent d’année en année, on se doute bien qu’une électricité obtenue dans ces conditions ne sera pas bon marché pour le consommateur lambda, qu’il soit un particulier ou une petite entreprise. Ce sera de la précarité énergétique en plus pour bien des foyers obligés de se chauffer à l’électricité, lobby électronucléaire oblige. Mais qui cela préoccupe-t-il parmi nos décideurs ?

 

Il est encore temps de démasquer les motivations réelles qui poussent certains pouvoirs publics à se faire les meilleurs VRP d’intérêts privés. Il est encore temps de doter la Bretagne d’un grand programme pour l’efficacité énergétique et les économies (6), ne serait-ce que pour se mettre en conformité (mais applique-t-on encore les lois en France ?) avec les obligations légales fixées par les deux lois issues du Grenelle de l’environnement (7). Investir fortement dans l’amélioration de l’efficacité énergétique serait la plus sûre façon d’assurer un avenir aux énergies renouvelables en Bretagne ; ce sont les deux piliers d’une politique énergétique créatrice d’emplois nombreux et durables… alors qu’une CCG de 450 MW n’emploie que 30 salariés.

 

Ce réveil des consciences est d’autant plus nécessaire que, plutôt que le scénario d’un « black out » électrique, c’est bien celui d’un manque de gaz dès les prochaines années, aux heures les plus froides de l’hiver, qui menace aujourd’hui la Bretagne. Et pourtant qui se préoccupe du sort des ménages bretons qui, se chauffant au gaz naturel, risquent de subir les conséquences de choix politiques dictés par la main anonyme des actionnaires ?

 

 

                                                      Christian GUYONVARC’H

                                                      Conseiller régional / Kuzulier-rannvro

 

 

(1) http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/pipgaz.pdf

 

(2) Pour une sortie de la double dépendance au nucléaire et aux hydrocarbures, lire :

Pour la France le scénario 2006 (en cours d’actualisation) de l’association NEGAWATT :

http://www.negawatt.org/nWnW/le-scenario-negawatt-pb14.html

Et pour la Bretagne le Nouveau Plan Alter Breton (2010) de l’UDB :

http://www.udb-bzh.net/archives/IMG/pdf/933_NPAB_21_v3.pdf

 

(3)http://www.rte-france.com/uploads/media/pdf_zip/presse/dp-2011/2011_04_12_DP_RTE-Nord-Est_Bilan_2010_Nord-Pas_de_Calais.pdf

 

(4) rapport de septembre 2009 : « Etat des lieux de la production électrique thermique centralisée – évaluation de l’opportunité de l’implantation de cycles combinés au gaz dans le système énergétique français ». Horizons, bureau d’études et de conseil en écologie, contact@bureau-horizons.org

 

(5) « Etude de la capacité des infrastructures gazières à répondre aux besoins des centrales prévues ». GRT Gaz-TIGF, mars 2010.

 

(6) A l’issue de la 4ème réunion plénière de la Conférence bretonne de l’énergie, le 19 avril 2011, le préfet de Région et le président du Conseil régional n’ont pu que constater que, sur le volet 1 du « pacte électrique breton » (maitrise de l’énergie), « on n’est pas bons », « on est en retard ».

 

(7) Dans le secteur du bâti, responsable de 67% des consommations électriques en Région Bretagne en tonnes équivalent pétrole

(http://www.bretagne-environnement.org/Media/Donnees/Donnees/Consommation-bretonne-par-secteurs-en-produits-energetiques/(categorie)/32461),

les deux lois du 3 août 2009 et du 12 juillet 2010 ont fixé les objectifs suivants :

- réduction des consommations d’énergie du parc des bâtiments existants d’au moins 38% d’ici à 2020,

- consommation d’énergie primaire inférieure à un seuil de 50 kilowattheures par m2 et par an en moyenne pour toutes les constructions neuves faisant l’objet d’une demande de permis de construire déposée à compter de la fin 2012 et, par anticipation, à compter de la fin 2010 s’il s’agit de bâtiments publics et de bâtiments affectés au secteur tertiaire.

A titre de comparaison la consommation d’énergie primaire dans le bâti existant en France est en moyenne de 162 kilowattheures par m2 et par an. Il s’agit donc de la diviser par plus de trois dans le bâti à construire.

On s’y met quand en Bretagne ?

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